Le terme « rasage » est bien souvent associé aux hommes et à leur visage, et nos articles leur sont bien souvent dédiés. Mais l’autre moitié de l’humanité est également concernée par le sujet, et nombreuses sont les femmes qui quotidiennement s’adonnent au rasage corporel. La Razette a donc tout naturellement voulu s’intéresser au rasage féminin, son histoire au siècle dernier, et l’originalité des rasoirs proposés sur ce marché au fil du temps.

Le rasage féminin au XXème siècle

Le rasage féminin est apparu et a évolué en fonction des modes et des mœurs. Mais l’on sait moins que c’est Gillette qui a aidé à les façonner ! Mesdames, vous pourrez remercier King Camp Gillette (qui n’était pas vraiment un roi, c’était juste son nom) pour avoir ajouté 15 minutes supplémentaires à la durée de vos douches.

Gillette, encore lui !

La fin du dix-neuvième siècle a vu l’arrivée de nombreuses inventions pour se raser soi-même, et bien que les rasoirs soient devenus de plus en plus sûrs, ils ne seront commercialisés auprès des femmes que quelques décennies plus tard. Avant 1915, la pilosité corporelle d’une femme était considérée comme une question sans importance car les styles vestimentaires de l’époque victorienne couvraient tout. Les femmes étant drapées et boutonnées jusqu’au menton, se raser les aisselles était alors aussi étrange et inutile que de se raser les sourcils. Mais lorsque Gillette a réalisé qu’il pouvait doubler ses profits en doublant sa clientèle en considérant les femmes comme clientes à part entière, il s’est mis au turbin. Gillette était très habile pour augmenter la consommation de ses produits (comme vous avez pu le lire dans cet article), cibler les femmes faisait donc partie de sa nouvelle stratégie.

Heureusement pour lui, le changement d’époque lui a permis de bien faire passer cette idée. Au début des années 1900, les femmes desserraient leurs chignons et abandonnaient les idéaux victoriens étouffants de leurs mères. Elles ne porteraient plus de robes qui traînent par terre et de jupons rigides – l’idéal féminin s’étant transformé en quelque chose d’un peu plus libre et bohème, la mode a fait de même. C’est le début des robes garçonnes, des boxers qui rehaussent les ourlets et finies les manches ! Et grâce à tout ce corps supplémentaire exposé, Gillette a trouvé son ouverture.

L’offre qui crée la demande qui crée la mode…

En 1915, Gillette crée le rasoir « Milady Décolleté » (ci-contre). Pour le mettre sur le radar des femmes, il le présente comme un accessoire tout aussi nécessaire à acheter avec une robe moderne qu’un chapeau ou une paire de gants. Petit et courbé pour bien épouser l’aisselle, le rasoir a été conçu pour compléter la mode sans manches et à manches transparentes de l’époque. « Conçu » étant un bien grand mot, puisque la tête est la même que pour ses modèles pour homme, seul le manche et la boite changent ! Mais grâce au marketing, Gillette a pu vendre ce rasoir comme un produit absolument novateur. Pour convaincre les femmes que l’achat d’un rasoir allait de pair avec l’achat de la dernière robe à la mode, les catalogues ont alors commencé à commercialiser intelligemment les deux produits ensemble.

Grâce à la première publicité pour le rasoir féminin, de nouvelles règles pour la féminité ont été rédigées. Le rasage n’allait pas être une mode passagère, mais une nouvelle partie de ce que signifie être une vraie femme dans la société. Après tout, l’objectif des publicitaires et des éditeurs de magazines n’était pas de répondre aux besoins des femmes, mais d’en créer de nouveaux. Et plus les femmes avaient de problèmes à régler, plus un rédacteur en chef pouvait vendre de numéros de magazines. Par exemple, Cyrus Curtis, le propriétaire du Ladies’ Home Journal, a déclaré dans un discours aux annonceurs : « Savez-vous pourquoi nous publions le Ladies’ Home Journal ? L’éditeur pense que c’est pour le bien des femmes américaines. C’est une illusion… la vraie raison, la raison de l’éditeur, est de vous donner, à vous qui fabriquez des choses que les femmes américaines veulent et achètent, une chance de leur parler de vos produits », a partagé Joan Jacobs Brumberg dans son livre, The Body Project : An Intimate History of American Girls.

De l’importance du phrasé

La clé pour que les femmes achètent ce produit était de faire du rasage un élément nouveau mais incontournable de la féminité. Gillette le savait, et c’est pourquoi lui et ses éditeurs ont utilisé des mots polarisants dans leurs publicités, traçant une ligne claire et ferme entre ce que signifie être un homme et une femme. « En tant que première entreprise à avoir introduit le concept du rasage pour les femmes, Gillette a pris soin de ne pas être trop moderne. Dans ses premières publicités pour les femmes, Gillette n’a pas utilisé le mot « rasage » mais plutôt le mot « lissage ». Le « rasage » étant une activité pratiquée par les hommes, le « lissage » sonnait plus féminin », expliquait Kirsten Hansen, diplômée de l’école d’arts libéraux pour femmes Barnard College, dans sa thèse de fin d’études. Très peu de publicités de Gillette pour les femmes utilisaient des mots comme « rasage », « rasoir » ou « lame ». L’association culturelle entre les hommes et les lames était si profonde et si ancienne qu’ils devaient s’inquiéter de rendre leurs produits suffisamment « féminins ».

Les entreprises ont également choisi chaque mot avec soin, créant une histoire où les poils du corps avaient une connotation négative et leur présence faisait baisser la valeur d’une femme. Par exemple X Bazin, une marque de poudre à raser, a déclaré que son produit était utilisé par des « femmes raffinées » depuis des générations pour éliminer les poils « indésirables ». Gillette a qualifié les poils corporels de « problème personnel gênant » et les aisselles lisses de « caractéristique d’une bonne tenue et d’une bonne toilette ». Une autre publicité affirmait encore que vous seriez « mal aimée » et « gênée » si vous aviez « des poils laids, visibles et indésirables ». Si vous vous rasiez, vous étiez délicate, séduisante et élégante. Si vous ne le faisiez pas, vous risquiez d’être cataloguée comme l’inverse.

Les publicités ont également fait en sorte de donner l’impression que toutes les femmes raffinées et à la mode le faisaient déjà – ou mieux encore, le demandaient – donnant ainsi à la ménagère l’impression qu’elle devait absolument suivre l’élite. Par exemple, cette publicité de Gillette indique que le rasoir a finalement été créé après « de nombreuses demandes de la part des principales stations d’été et d’hiver et de tous les centres de mode métropolitains ». Elle laissait entendre que les femmes les plus élégantes se rasaient déjà, et que si vous vouliez rejoindre leurs rangs, il vous suffisait de vous procurer un kit. Acheter un rasoir, ce n’était pas seulement acheter un produit, c’était acheter une distinction sociale. Une femme sans poils était une femme supérieure !

Les jambes des Pin-Ups

Puisque les femmes étaient désormais prêtes à garder leurs aisselles lisses, Gillette s’est mis en tête d’augmenter la mise en s’attaquant aux poils des jambes. Après tout, plus vous deviez raser de poils, plus vos lames s’émoussaient rapidement et plus vous deviez en acheter. Mais le stratagème n’a pas vraiment fonctionné. Alors que la mode des années 1920 a fait apparaître des tibias et des ourlets, les bas ont également fait leur apparition. Impossible à penser pour les poils des aisselles, le port de bas semblait être une solution rapide et sans tracas pour les poils des jambes. Et comme le rasage était très salissant et exigeait beaucoup d’entretien, les femmes ne voyaient pas la nécessité de s’en préoccuper.

Betty Grable, pin-up des années 1940
Betty Grable

Mais l’indifférence envers les jambes non rasées a commencé à changer dans les années 40, grâce à la Seconde Guerre mondiale. Ou plus précisément, grâce aux soldats partis au front avec quelques photos pour leur remonter le moral. Entre alors en scène Betty Grable, son maillot de bain blanc emblématique, et ses longues jambes lisses. Elle a vendu plus de cinq millions de photos en affichant un sourire par-dessus son épaule et en ne portant qu’un maillot une pièce et des talons hauts – avec ces « jambes à un million de dollars » qui s’allongent sur des kilomètres. Avec cette seule image, les « poils indésirables » concernaient bien plus qu’une petite partie de l’aisselle. C’était l’opportunité que les annonceurs et les fabricants de rasoirs attendaient : pendant des années, les longs ourlets et les collants ont su faire barrage, mais avec les pin-up qui posaient en jupes courtes, les maillots de bain ludiques et les barboteuses, les compagnies avaient leur ticket d’entrée. Les femmes voulaient imiter le sex-appeal des pin-up, et elles ne pouvaient pas le faire avec des tibias poilus.

Mais la sensualité n’était pas la seule raison pour laquelle les pinups bien rasées incitaient les femmes à faire attention à leurs jambes. Les femmes n’avaient plus la possibilité de cacher leur duvet de pêche derrière des bas à cause entre autres des rationnements. En effet le nylon et la soie étaient nécessaires pour créer des parachutes et des uniformes de guerre, et les femmes devaient donc avoir recours à du maquillage, à l’épilation ou au rasage ! Au bout d’un certain temps, cependant, de plus en plus de femmes ont décidé qu’il était plus simple et bien moins cher de se raser et de laisser les jambes nues que de s’encombrer de lotions ou de poudres désagréables. Cette tendance s’est poursuivie jusque dans les années d’après-guerre, à une époque où les bas nylon étaient de nouveau disponibles dans les grands magasins et les rayons des pharmacies.

La fin d’une ère ?

Les femmes qui ont adopté cette habitude à l’adolescence et à l’âge de vingt ans l’ont transmise à leurs filles et le reste fait partie de l’histoire. Les mini-jupes et les changements de vêtements sont vite arrivés, entraînant avec eux de petits bikinis. Et plus les femmes étaient autorisées à enlever de couches, plus elles devaient se raser. Mais à ce moment-là, les femmes n’avaient plus besoin de publicités pour les convaincre d’enlever leur pilosité, le marketing et le temps avaient bien travaillé. Malheureusement le marketing a continué d’abuser en proposant des modèles dédiés, plus chers que les modèles masculins, sans raison apparente.

Alors que les deux dernières décennies du siècle dernier ont tourné autour des cires brésiliennes et des looks glabres, les dernières années ont ouvert un dialogue qui nous ramène aux années 1800, lorsque les poils n’étaient pas considérés comme si tabous. En adoptant le bikini et les poils aux bras, les femmes commencent à attirer l’attention sur le fait que le rasage n’est bien souvent qu’une construction sociale – une femme avec des poils n’est pas non féminine ; c’est juste quelque chose qu’on nous a martelé pour vendre des produits.

Quelques rasoirs anciens pour femmes

Nous allons maintenant vous présenter quelques modèles intéressants, tant par leur design que par leurs spécificités, liées à leur époque. Plus colorés, décorés, minuscules, mignons, courbés… sans oublier les électriques ! Pendant de nombreuses décennies, les femmes n’ont pas trouvé rasoir à leur poil car les modèles étaient conçus par les hommes… qui n’ont apparemment jamais questionné une femme pour savoir ce qu’elle aurait souhaité utiliser.

Quelques rasoirs féminins à lame standard : Lady Pomco à tête slante d’un côté, arrondie de l’autre. Sauna Shaver avec un réservoir à eau chaude pour plus de confort. Leresche « rase-nuques » des années 1930.
Quelques rasoirs féminins à lame standard : Venus à tête courbe et coffret minuscule. Circlette à tête papillon, ouverture par mécanisme de pince à ressort. Dainteeshave, avec un drôle de catadioptre ?!
Les luxueux et les miniatures : Fémirêve (France, années 1940) qui a eu l’intelligence d’utiliser le même pas de vis que Gillette, on pouvait donc échanger les têtes sans souci. Un côté concave pour les sourcils et un côté convexe pour les aisselles. Un modèle courant en laiton chromé, et un modèle de luxe en argent finement décoré. Darwin avec son modèle courant « Darlette » en métal chromé et boite bakélite, et son « Bijou » en écrin gainerie ou étui cuir pour le voyage, un rasoir qui portait bien son nom ! Laurel et ses différentes versions, soit minuscule (écrin bakélite, boite lithographiée, étui cuir) soit de taille standard.

Bien sûr certains modèles miniatures sont apparus à une époque ou le rasage des jambes n’était pas encore dans les réflexions, mais tout de même, raser deux aisselles avec un modèle plus petit qu’une pièce de monnaie devait prendre un temps fou ! Certains fabricants ont même développé des sets aux boites extra fines et toutes petites, pour pouvoir les emmener avec soi à tout moment et surtout aux soirées, dîners, etc… Je ne prétends pas tout savoir, mais je doute que ces dames avaient l’habitude d’emmener leur rasoir pour se raser les jambes entre l’entrée et le plat de résistance chez l’ambassadeur.

Nymph et sa myriade de couleurs. Duchess avec ses deux côtés différents pour s’adapter à chaque situation. Curvfit et sa tête courbée.
Razorette et son rasoir miniature en boite ultra fine. Kewtie et ses promesses de rasage de toutes les parties du corps avec certainement le plus petit rasoir du marché !

Les fabricants de rasoirs électriques s’en sont également donné à coeur joie au niveau du design, des couleurs, des écrins… Petite sélection en images :

Les rasoirs électriques « Lady » des marques Remington et Schick.
Les rasoirs électriques féminins des marques Philips et Sunbeam.

Le rasage féminin aujourd’hui

Écologique, économique, zéro déchet, confortable, zéro plastique, durable… Tant de belles valeurs qui poussent aujourd’hui de nombreuses femmes à passer au rasage à l’ancienne, notamment au rasoir de sûreté.

Le rasage féminin au rasoir de sécurité

Pour une fois, le choix de son matériel et de ses produits est plus simple pour les femmes que pour les hommes. En effet, le poil corporel féminin est plus fin et nécessite donc moins de passes. Le poil a également moins de besoins spécifiques au niveau technique qu’une barbe masculine. Les modèles préférés des dames sont les modèles papillon, pour les raisons suivantes :

  • ils ont souvent un manche long qui permet d’atteindre toutes les zones
  • les têtes sont parmi les plus douces
  • leur fabrication monobloc permet un changement et un rinçage aisés de la lame, on est sûr de ne pas laisser tomber de pièce dans la douche !

Il y a quelques années, la marque Parker lançait l’un des premiers modèles modernes spécifiquement destinés aux femmes, j’ai nommé le 29L rose. Avec tout ce que nous venons de voir au niveau marketing, vous pourriez penser que le rose n’était pas forcément la meilleure option. Et bien détrompez-vous ! Ce rose bonbon avait pour but premier d’attirer l’attention sur le rasage féminin au rasoir de sûreté. Pour dire « oui Mesdames, vous pouvez vous raser avec un rasoir de sûreté ». Finis les jetables, finis les modèles féminins trop chers, ce rasoir est le même que celui pour homme, au même prix, vive l’égalité ! C’est un modèle qui a eu du succès rapidement et en constante augmentation, à tel point qu’il est aujourd’hui décliné en lavande, bleu, rosegold, en plus bien sûr du modèle tout chromé d’origine. D’ailleurs, le saviez-vous ? Le design du 29L est un hommage au rasoir Gillette « Lady » des années 1960/70… Comme quoi !

Le Gillette Lady et ses différents coloris à gauche, et les Parer 29L à droite.
Le Gillette Lady et ses différents coloris à gauche, et les Parker 29L à droite.

Le rasage féminin au coupe-choux

Et le rasage féminin au coupe-choux, alors, est-ce possible ? Bien sûr, la preuve en vidéo :

Le rasage corporel au rasoir droit, aussi appelé coupe-choux, présente les mêmes avantages que pour les barbes de ces Messieurs :

  • C’est le plus économique : sur le long terme c’est imbattable, une fois l’équipement acheté ça dure toute une vie ! Pour le rasoir en tout cas. Le cuir d’affûtage, aller, disons 20 à 25 ans en moyenne.
  • C’est le plus zéro déchet : on ne jette rien !
  • C’est le plus efficace : rien ne rase plus près qu’un vrai coupe-choux.

Par contre, l’apprentissage est très très long, et le rasage en lui-même demande du calme et de la concentration, ce que nous n’avons pas forcément toujours. Le rasoir de sûreté devient alors la meilleure solution de remplacement !

En conclusion

Pour conclure, on peut dire que le rasage féminin a longtemps été la cible d’un marketing déplacé, dans le sens où il pensait plus à la vente qu’aux vrais besoins des femmes. De nos jours, le choix est large et il est plus facile de trouver une solution adéquate et sensée pour chaque besoin. Que vous souhaitiez faire pousser les poils de vos jambes pour la plage, les épiler à la cire lisse ou les raser de façon écologique, c’est à vous de décider – votre corps, vos choix. Vous pouvez décider de ce qui est beau, et si c’est une jambe velue, allez-y. Gillette ne vous en voudra pas !

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